En prouvant que les « bons vieux » diurétiques, qui augmentent l'excrétion urinaire, sont plus efficaces que les médicaments modernes contre l'hypertension, une gigantesque étude conduite aux Etats-Unis et au Canada vient de jeter un pavé dans la mare de l'industrie pharmaceutique. Elle conclut que l'emploi systématique des diurétiques en première intention, donc avant tout autre traitement, permettrait de soigner aussi bien - voire mieux - les patients et de réaliser des économies non négligeables, leur coût étant au moins quatre fois inférieur à ceux de leurs successeurs.
En effet, outre-Atlantique, les diurétiques ne représentent plus que 27 % des médicaments contre l'hypertension, alors qu'ils étaient prescrits à 56 % en 1982. S'ils avaient continué à être utilisés dans les mêmes proportions pendant ces dix années, l'économie aurait été de 3,1 milliards de dollars.
L'étude, baptisée ALLHAT, a été lancée en 1994 dans plus de 600 centres d'investigation. Elle a concerné près de 43 000 patients, chez qui ont été comparés les effets d'un diurétique, d'un inhibiteur calcique, d'un inhibiteur de l'enzyme de conversion (IEC) et d'un alphabloquant. Les résultats ont occupé 32 pages dans le Journal of the American Medical Association, en décembre dernier.
L'essai avec l'alphabloquant a été interrompu début 2000, car les accidents et les cas d'insuffisance cardiaque étaient bien plus fréquents qu'avec le diurétique. En revanche, après cinq ans de suivi, le nombre de décès liés à une maladie coronaire ou à un infarctus était sensiblement identique avec les trois médicaments restants. Et les baisses de la tension artérielle voisines.
Par ailleurs, au bout de six ans de traitement, la proportion de malades souffrant d'insuffisance cardiaque était de 10,2 % chez ceux ayant reçu un inhibiteur calcique, contre 8,7 % chez ceux sous IEC et 7,7 % chez ceux sous diurétiques. Soit un risque relatif augmenté de 38 % chez les premiers par rapport aux derniers. Avec l'IEC, le risque global de problème cardiovasculaire était de 33,3 %, contre 30,9 % avec le diurétique, et celui d'accident vasculaire cérébral de 6,3 %, contre 5,6 %.
A prendre en compte
« Ces résultats nous ont surpris, car on pensait que les IEC étaient supérieurs aux diurétiques, note le professeur Daniel Thomas, président de la Fédération française de cardiologie. Mais il ne faut pas oublier que les diurétiques sont toujours préconisés en première intention (en France, ils ne sont pas commercialisés sous une forme isolée mais associés à un médicament bêtabloquant), même si leur place a été progressivement grignotée par les nouvelles molécules. »
Bien sûr, des voix s'élèvent déjà pour dénoncer la méthodologie de cette étu-de et affirmer la suprématie des nouveaux produits. Même le professeur Thomas admet que le « profil » des patients sélectionnés a pu influencer les résultats : « Il y avait 35 % de personnes d'origine afro-américaine, qui répondent traditionnellement moins bien aux IEC, et l'âge moyen des patients étudiés était de 67 ans, alors que l'on commence en général à traiter les hypertendus dès la cinquantaine. » Néanmoins, affirme le cardiologue, « il faudra tenir compte de ces résultats ».